CARTE DE L'ENTRE-DEUX

Voici l’une des cartes de l’Entre-Deux, terre neutre où Anges et Démons peuvent circuler à leur aise.

Cette carte montre surtout l’emplacement de la Montagne Infernale, berceau d’Inferum, la ville démoniaque, à l’Est. Et le Bosquet Sacré, territoire interdit à quiconque n’est pas un Ange (où n’a pas de sang d’Ange coulant dans ses veines), où se trouve l’escalier menant à la ville céleste de Caelum : la cité des Anges, à l’Ouest. Elle nous montre également où se situe la Porte des Mondes par rapport aux Deux Royaumes. Ainsi que la rivière Harmoril, la belle Harmoril comme les Caelumiens la nomme, aux eaux contenant de multiples effets curatifs et bienfaisants. Elle est le point central de l’Entre-Deux. Elle sert en quelque sorte également de ligne de séparation entre les Deux Royaumes.

Chapitre 8. 

     D’ACCORD, JE L’ADMETS, JE M’ÉTAIS PEUT-ÊTRE un peu avancée en prétendant affronter mon destin la tête haute.

Lorsque nous débouchâmes de la ruelle, qui s’avérait en définitive la venelle de mon rêve et non sa copie dans le monde des Humains, et que nous arrivâmes, à ma grande stupéfaction, sur le haut d’une colline, ce que j’aperçus au loin me laissa tétanisée sur place. Cet épisode ruina d’emblée mes bonnes résolutions. Et, je serais sans doute restée plantée là des heures sans bouger si, Angelo, dans un élan de paternalisme ou je ne sais quoi, jouant son rôle de Protecteur à merveille, ne m’avait pas sortie de ma léthargie en kidnappant une fois encore l’une de mes mains de force.

Toujours est-il que ce contact me réconforta aussitôt. Exactement comme quand je me        

trouvais en présence de Massimo. Et je me laissai faire. S’agissait-il d’une partie des pouvoirs d’Angelo, d’apaiser les émotions par le toucher ? Massimo bénéficiait-il d’aptitudes similaires à celles de son fils ? Possédait-il des pouvoirs, tout court ? Était-il lui aussi une sorte de Protecteur ?

Je me sentais si bien que l’idée de me libérer de l’étreinte ferme et rassurante de l’Ange Gardien à mes côtés ne me traversa pas l’esprit. Ou plus. Au contraire, j’étais disposée à accomplir ses quatre volontés, à condition qu’il restât près de moi.

Un peu sur le qui-vive quand même, je levai mon nez vers son visage à l’affût du moindre signe m’avertissant d’un danger imminent. N’y observant rien d’alarmant, je calmai mes inquiétudes.

       Angelo paraissait plus tendu qu’à l’accoutumée. Or, ses yeux attestaient, plutôt confiants, qu’il n’y avait pas grand-chose à craindre. Immédiatement, je me sentis lestée de l’effrayant poids qui pressait ma poitrine et m’écrasait les épaules depuis que nous avions débarqué dans ce monde fantastique et je soufflai.

À l’est de l’endroit où nous nous trouvions, au-delà de la vaste vallée parsemée d’arbres, de prairies verdoyantes et de fleurs polychromes qui s’étiraient à nos pieds et au-delà de la rivière qui nous séparait d’elle se dressait une montagne titanesque. Cette dernière vomissait des fleuves de lave incandescente, éclairant le ciel de tons rouges terrifiants. J’entendais sa colère s’intensifier et des bruits d’explosion nous parvenir. Terrible vacarme dû au fracas que produisaient les centaines de roches qu’elle crachait en s’écrasant sur le sol.

Juchée sur mon promontoire, je ne distinguais à proximité qu’une terre brûlée et stérile. Et bien que ma vision ne me permît pas de juger ce qui se trouvait plus loin, le voile ébène de la nuit enveloppant toutes choses, j’étais convaincue que tout n’était que désolation et mort à perte de vue de ce côté-là du royaume. Vide de vie. Même la voûte céleste paraissait plus obscure, d’un noir d’encre, sans nuances de gris. À moins que je n’aie été abusée à cet instant précis par quelque effet d’optique…

Non. C’était un fait. Le ciel se révélait beaucoup plus sombre sur la rive opposée de la rivière. Ainsi que par-delà la montagne.

Désorientée par ce spectacle cauchemardesque, mais complètement subjuguée, je ne parvins pas à détourner le regard. Il ne faisait aucun doute à présent que c’était ici, dans ce monde, que s’était déroulé une partie de mon rêve. J’avais tout faux en pensant qu’il s’agissait de la ruelle de Dolceacqua. Tous les éléments se regroupaient dans ce lieu. Des lumières flamboyantes, en passant par les explosions, rien ne manquait à l’appel. Et il m’arrivait de humer, lorsque le vent déferlait par rafales dans notre direction, les mêmes odeurs de soufre, de ferraille et de bois brûlé que j’avais senties alors.

— N’aie pas peur ! tenta de me tranquilliser Angelo lisant en moi comme dans un livre ouvert. Une fois à Caelum, nous serons en sécurité.

— Est-ce que nous risquons quelque chose avec ce volcan ? demandai-je retrouvant soudain l’usage de la parole. Il a l’air pas mal en colère. Et cette lave qui ne cesse de s’écouler et se rapproche de plus en plus ne me rassure pas du tout.

— T’inquiète. Aucune chance qu’elle nous atteigne. La lave roule jusqu’aux abords de l’Harmoril, mais elle ne peut pas la franchir. Une barrière invisible l’empêche de traverser. Mise en place il y a très longtemps par le Vénérable pour éviter que l’eau de la rivière aux nombreuses vertus soit souillée.

Je lui fis comprendre, d’un hochement de tête, que je saisissais le message, à demi apaisé.

— La barrière a été érigée à divers points stratégiques, là où la lave pourrait l’aborder, continua Angelo. À différents endroits, autres que ceux dont je t’ai parlé, nos adversaires peuvent franchir le gué. Cela dit, il est plutôt rare qu’ils s’aventurent à l’ouest de la rivière. En territoire ennemi. Nous sommes néanmoins sur le sentier de guerre, alors, on ne sait jamais ! Nous devons rester sur nos gardes. Je te conseille donc de ne pas te hasarder seule dans les parages à l’avenir. Sous aucun prétexte.

— Je ne vois pas pourquoi tu dis ça, me défendis-je, un peu vexée. Pourquoi ferais-je un truc aussi insensé ? Il faudrait être un peu cinglée, non, pour venir ici en solo.

— Mouais… répliqua-t-il n’ayant pas l’air de croire un seul des mots qui venaient de franchir la porte de mes lèvres.

Au moment où j’ouvrais encore la bouche pour me justifier, Massimo se mêla à la conversation pour préciser :

— Tu as devant toi la Montagne Infernale, Victoire. La ville d’Inferum se terre en son cœur. Là, que vivent les Serviteurs du Malin. La montagne a resurgi des abysses de la Terre le 6 août 1993 et…

— Le jour et l’année de ma naissance ?

— Oui. Et l’heure aussi. 13 h 57 précisément. D’ordinaire endormi, le volcan entre en éruption rarement. Ou pour faire peur aux intrus, histoire de les dissuader de rôder de ce côté-là des Deux Royaumes. Mais je dois avouer que ces derniers temps, il arrive à la Montagne Infernale de bouillonner davantage, prête à faire éclater sa fureur…

— Vous voulez dire comme aujourd’hui par exemple ?

— Exactement. Un sacré remue-ménage s’opère à l’intérieur. Les Démons se préparent avec ardeur et résolution pour le combat ultime en multipliant leurs efforts dans les préparatifs. Comme les Caelumiens.

Je me rappelais que Caelum et Inferum étaient les gravures sur le Médaillon du Destin. Ainsi, elles faisaient référence aux deux villes. Aux Deux Royaumes. J’avais devant les yeux la montagne qui abritait la ville d’Inferum. Or, en regardant dans la direction opposée, rien dans le paysage ne me permettait de deviner où se cachait la ville céleste de Caelum.

— Patience ! m’ordonna Massimo comme s’il avait lu dans mes pensées. Mettons-nous en route !

Écoutant à la lettre ses recommandations et pressant le pas, car il était évident qu’il ne fallait pas trop s’attarder dans le coin — seul un fou pouvait avoir envie de traîner en un lieu comme celui-ci après avoir été témoin d’un tel spectacle — nous dévalâmes en un temps record la colline longeant la rivière Harmoril et laissant la Montagne Infernale sur notre gauche, derrière nous.

*

        En chemin, émerveillée, je reconnus un nombre incalculable de mirabilis, aux fleurs deux fois plus grosses que celles que l’on pouvait apprécier dans le monde des Humains, éparpillé aux abords du point d’eau. Et deux fois plus odorantes aussi. Ces plantes, aux grandes fleurs colorées, ne s’ouvraient que le soir et se fermaient au petit matin. J’imaginais qu’ici ce devait être le même rituel. Des belles de nuit ; superbes spécimens. Un régal pour les yeux et un délice pour le nez ; leur élégant parfum embaumait l’air et le cœur.

Nous quittâmes ensuite à mon grand regret le bord de la rivière. Et nous engageâmes sur un minuscule sentier qui ondoyait vers l’Ouest. La lumière de l’astre lunaire, et celle, scintillante, d’un millier de lucioles qui nous avait rejoints comme pour guider et éclairer nos pas, nous facilita grandement la tâche. La soirée était agréable et fraîche et nous allâmes bon train, pressés d’atteindre notre destination.

Nous grimpâmes puis descendîmes ainsi deux autres coteaux. Moins imposants que le premier. Et alors que je pensais être au bout de mes peines, nous en gravîmes un autre. Que nous dévalâmes presque aussitôt ! Avec un peu moins de conviction que les précédents. Ce qui n’était pas surprenant en soi vu que nous crapahutions dans la nature depuis une heure, si ce n’était plus, sans nous être une seule fois arrêtés.

Mais le jeu en valait la chandelle. Et je passai le plus clair de mon temps à observer les alentours et m’extasier sur ce qui m’entourait et non à me plaindre, comme j’aurais pu le faire. Ç’aurait été légitime étant donné que, depuis un moment déjà, je marchais sur des charbons ardents tellement la plante de mes pieds s’était échauffée dans mes chaussures, pas du tout prévues pour les longues marches. Au contraire, je m’imprégnai du paysage féerique qui s’étendait devant moi, essayant même de l’imaginer de jour et ravalant ma douleur.

Ce que je distinguais, à ma grande surprise, contrastait, au fur et à mesure que nous avancions, avec le paysage désolé que j’avais aperçu à l’est de la rivière Harmoril. Et les fragrances qui, à présent, et depuis un long moment, me caressaient agréablement les narines, semblaient à des années-lumière des odeurs pestilentielles que j’avais senties par intermittence, portées par le vent, en émergeant de la Porte des Mondes dans cet étrange lieu. J’interrogeai alors Massimo qui, complaisant, se fit un plaisir de me donner plus de détails sur cet endroit hors du commun.

Incluant la venelle où nous avions atterri et ce qui se situait à l’Est, à l’Ouest, au Nord et au Sud de la rivière, à l’exception des villes d’Inferum et de Caelum qui possédaient leur identité propre, ce lieu se nommait l’Entre-Deux[1]. Nom insolite pour qualifier « l’espace » n’appartenant ni à l’une ni à l’autre des deux cités. Une sorte de Suisse. Neutre. Mais dont le paysage reflétait la nature profonde du royaume attenant.

Où se cachait donc Caelum ? Nous ne devions pas en être bien loin, vu ce qui nous entourait !

*

        Lorsque nous débouchâmes à l’orée d’un charmant bosquet, aucune ville ne s’était encore imposée à ma vue. Tout ce que j’avais eu devant les yeux jusque-là s’était résumé à une large variété d’arbres, d’insectes voletant autour de nous, de plantes diverses et de parterres de fleurs multicolores surgissant du sol par centaine. Rien qui ressembla de près ou de loin à l’entrée d’une ville.

— Nous sommes tout près ! m’avertit Massimo essayant de calmer mon impatience.

Nous zigzaguâmes encore pendant une bonne dizaine de minutes supplémentaires au milieu d’un panel d’arbres hétéroclites sans entrevoir l’ombre d’une cité céleste. Si bien que l’idée fugace que Massimo et Angelo en avaient inventé l’existence m’effleura l’esprit. Quand, soudain, comme s’il avait entendu ce que ma voix intérieure me murmurait, le père de mon Protecteur se planta devant deux frênes géants. Ils s’élevaient face à nous, majestueux ; leur frondaison formant un arceau au-dessus de nos têtes.

— Nous y voilà ! désigna-t-il du doigt le vide entre les arbres.

Je le regardai, interloquée. Puis, je dirigeai mon regard droit dans la direction indiquée.

Malgré ma bonne volonté, et bien que le disque blanc de la nuit, bien rond et éclatant ce soir, et les petits insectes lumineux qui continuaient leur ballet autour de nous, nous illuminaient de leur éclat, je n’apercevais rien d’autre au travers, que les arbres à proximité derrière et les abysses des ténèbres après eux.

Se moquait-il de moi ?

Massimo fit alors un pas en avant.

Par enchantement, un escalier suspendu dans les airs se matérialisa, s’étirant vertigineusement vers les hauteurs. Un escalier en marbre blanc flamboyant. Il menait… Eh bien, je n’en avais aucune idée ! Dans les nuages cotonneux, probablement. Peu m’importait. C’était de la magie pure et simple et c’était fascinant à voir.

— Bon ! Qu’est-ce que vous attendez ? Je l’entendis demander alors qu’il entreprenait la montée des marches. Le déluge ? Caelum se trouve au bout. Allons ! Un peu de nerf !

Encore un peu sonnée par le spectacle qui venait de se jouer devant moi, je sursautai légèrement à son appel.

Bien sûr! J’aurais dû me douter que la cité de Caelum ne pouvait pas se trouver sur la terre ferme. Quelle idiote! C’était si évident! Caelum = Ciel.

En constatant mon air hébété, mais ravi, Angelo ne put s’empêcher de faire une remarque de son cru. Et, cette fois, je ne l’en blâmai pas.

— Si tu voyais ta tête ! Allez, viens ! Et attention où tu poses les pieds !

Il me fit comprendre d’avancer plus vite. Et je m’exécutai. Je synchronisai mon allure à la sienne et, sans me faire sommer davantage, partis à sa suite à l’assaut des nombreuses marches se hissant vers le firmament.

 

                                   À suivre…

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[1] Voir la carte qui donne un petit aperçu du parcours emprunté dans l’Entre-Deux par Victoire et ses compagnons pour atteindre Caelum dans le Bosquet Sacré.

 

Les Deux Royaumes - tome  1 - La cité des Anges


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